Le Tatouage : Un Art de Performance

Publié sur Stuff ARTS

On ne cesse de se le dire entre collègues : le tatouage n’est plus du tout ce qu’il était il y a une décennie à peine. Il fut un temps où l’on choisissait un motif sur le mur et c’était ce tatouage que l’on portait. C’était comme choisir des souliers, disons, alors que maintenant, on cherche du sur mesure, on cherche de l’unique, de l’original, on cherche à trouver des nouvelles manières de réinventer les motifs. Le niveau technique d’aujourd’hui dans le monde du tatouage est incroyablement élevé et, de plus en plus, on voit des techniciens très habiles, des artistes incroyables un peu partout et souvent pas très loin de chez soi. Les tatouages haut de gamme sont devenus beaucoup plus accessibles en général. Et donc, pour ce métier d’artiste, cela rajoute une pression considérable. La pression de performer. Pour se démarquer en tatouage il est crucial d’être prêt à mettre les heures nécessaires à la pratique, à l’exploration, à l’étude, à la poursuite de la passion. Pour comprendre réellement ce qui différencie un travail maîtrisé d’un travail moins mature, on ne peut que mettre le temps et les heures de travail acharné. Il n’y a pas de passe-droit, il faut « bosser ».

 Ce que je trouve intéressant, c’est que plus on prend le temps de développer une méthodologie et une approche spécifique pour optimiser la qualité du travail, plus on réalise à quel point en mettant un peu plus de temps sur les projets, ils sont toujours un peu plus résolus et un peu mieux exécutés. Des étapes supplémentaires peuvent rapidement s’empiler mais une fois qu’on a goûté à de tels résultats par le fait de travailler un peu plus sur chacun des projets il est difficile de revenir en arrière. Le diable est dans les détails comme on dit.

 Pour se démarquer maintenant, il faut performer. Vu la permanence de cette forme d’art, il est simplement naturel de sentir une pression de performer, puisqu’on n’a qu’une chance dans le tatouage. Comme un musicien qui doit connaitre ses partitions ou ses textes par coeur, le tatoueur doit connaitre chaque petit recoin de son projet. Il y a bel et bien de l’étude et de la pratique à faire avant de tatouer comme une rockstar. Et puis ensuite, il y a également le souci d’être constant. Un faux pas et le tatouage n’est pas à la hauteur de la qualité visée dans le portfolio. Une bonne méthodologie pour le processus créatif est la clé pour la constance. Je me dis souvent que « chaque tatouage que j’exécute doit être le meilleur tatouage de ma vie ». En fait, c’est que les gens qui viennent se faire tatouer ont eux aussi des attentes de plus en plus élevées, et donc pour facturer les prix audacieux qui sont désormais la norme, on doit livrer une performance audacieuse en conséquence. Et même, je dirais que pour se faire reconnaître de ses pairs, de plus en plus, il faut performer et pas seulement dans le confort du studio. Il faut soit aller à des événements comme des conventions de tatouage, ou bien créer des évènements comme des « guest spots » ou des situations qui rendent les performances plus publiques, en filmant la séance par exemple ou en faisant des collaborations. Les réseaux sociaux ont ajouté une dimension de performance pour a peu près tous les métiers d’art, puisque c’est devenu une des premières fenêtres sur l’univers des artistes. Ce n’est pas que les autres manières de se faire voir ou exposer ne sont pas bonnes, c’est que l’avenue des médias numériques a un taux de succès très élevé, une portée exponentielle et des avantages incontestables.

Donc il y a toute cette dimension publique qui est mise de l’avant, et ces performances peuvent prendre plusieurs formes mais au final il y a une pression de performance qui se mesure simplement à l’ambition et au sérieux de l’artiste. Les tatoueurs dévoués rapportent beaucoup de travail chez eux habituellement. J’ai l’impression qu’un grand nombre d’artistes se mettent une pression comparable à un musicien avant un spectacle, comme un petit trac, avec la même passion, la même rigueur. Les gens vraiment passionnés, ou je dirais même obsédés, vont complètement se perdre dans leur imagination pour préparer le meilleur plan possible et même pratiquer dans leur temps libre à travers d’autres médiums comme le dessin ou la peinture. Puis, lorsque l’aiguille est plongée dans le derme et que la musique gronde, on ne peut pas arrêter. C’est parti. Comme un spectacle, on doit terminer la chanson et maintenir la concentration jusqu’au bout. Aucune place pour les distractions, plus rien d’autre n’existe. Étant musicien amateur aussi, je peux dire que la transe lors d’un tatouage est comparable à la transe lors d’une performance musicale. En fait, pour avoir du succès dans le tatouage, il est indispensable à mon avis de devenir confortable avec l’idée de la performance. Car déjà, c’est permanent, et comme je l’ai mentionné, la société est construite autour des médias numériques à présent. Les réseaux sociaux sont nos meilleurs amis si on les utilise intelligemment, et puis c’est une bonne chose de se tourner collectivement un peu plus vers la performance car il s’agit en fait d’un échange. Ça permet de réellement connecter avec les gens au delà des mots. C’est un dialogue entre l’auditoire et l’artiste. Personnellement, ça me semble raisonnable de dire que c’est le genre d’échange qui favorise la compréhension mutuelle et la cohésion sociale. Au fait, n’est ce pas cela le but de la culture?

J’ai l’impression que le tatouage devient une racine culturelle qui deviendra très forte dans les prochaines décennies, comme un pilier de l’art contemporain. De plus en plus les gens reconnaîtront ce médium comme beaucoup plus qu’une simple technique d’impression dans le derme, destinée à la reproduction d’images. Il y a déjà toute une communauté mondiale et un mode de vie associé à cette culture qui se répand rapidement. Le tatouage se range graduellement aux côtés des beaux arts et je crois que c’est une très belle manière de considérer cette culture car avec le niveau de qualité constamment à la hausse, on peut constater une évolution dans cette industrie qui nous réserve encore plusieurs surprises, sans aucun doute.

Philippe Gravel

images : Laurence BL

3L – ART MAG is a citizen’s initiative fighting for liberty of the press, humanity and the (he)artist involved in its ascension.

Help Us

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s